La naissance de
Louis, par Stéphanie
Voici le texte que j'ai écrit pour Louis, pour qu'il ait
une trace de la journée de sa naissance, mon point de vue.
Je vous le fais partager, même si c'est sûrement trop
intime, mais j'ai envie de témoigner de ce voyage et
surtout de dire que oui, on peut vivre un accouchement
eutocique, chez soi, sans que ce soit une folie.
En structure médicale, d'après l'avis de professionnels,
compte tenu du périmètre crânien, je n'aurais pu échapper à
l'épisiotomie, et mon fils aux ventouses... Il en a été
autrement. Certains parleront de chance, moi je parle de
choix, de volonté et d'accompagnement.
Je sais que j'ouvre là un sujet à polémiques, mais il
s'agit avant tout du récit de la naissance d'un petit
homme, et je ne voudrais pas le voir polluer par des
remarques méchantes parce qu'ignorantes, comme c'est
souvent le cas lors de récits d'accouchements à domicile.
So...
Lundi 4 septembre, 7h30. J'ouvre les yeux et je sais
que c'est aujourd'hui que nous allons nous
voir. Enfin. Tu as donc choisi le jour de notre
anniversaire de mariage-
Ton père se prépare à partir travailler mais lui aussi sait
qu'il va bientôt revenir, il a un étrange sourire sur
moi, comme un regard à quelqu'un qui part-
8h00, je n'ai déjà plus de doute : le travail est
lancé, il faut que je m'abandonne, que je
m'ouvre à toi. Désormais seule, je me fais couler un
bain et plonge dedans au son de Radio Nova, ma dernière
connection au monde de la journée.
A 10h00, ton père m'appelle pour me dire qu'il
rentre. Je ne dis pas non, j'ai besoin de lui, les
contractions montent en puissance, sont de plus en plus
rapprochées- J'ai besoin d'être aimée. «
Appelle la sage-femme. » Non, pas encore, il est trop tôt,
je ne veux que mon homme, ma moitié avec moi.
Une fois ton père revenu, un nouveau paysage
s'installe.
Il organise tout et surtout m'encourage, me soutient,
me dit que je suis belle. Nous appelons Françoise, notre
sage-femme qui me dit de voir avec Julie, ce sera elle qui
viendra. J'avais craint cette éventualité, Julie est
anglaise, elle a un fort accent, je craignais d'avoir
du mal à la comprendre, mais là, soudain, c'est une
évidence, ce sera Julie et c'est très bien ainsi.
Je suis si bien- Les contractions sont terriblement
douloureuses, mais entre elles, je suis dans un état
second, une euphorie incroyable pendant laquelle je revois
toutes les belles choses de ma vie : les parties de pêche
aux Laquettes, la rencontre avec ma chienne, ce fameux
premier dîner à Sète avec ton père, le sourire de Fouzia,
la photo de mes parents qui me fascinait tant
petite-
Ton père me parle, mais je n'écoute plus. Je ne
reviens sur Terre que pour vivre chaque contraction,
chacune plus longue et plus forte que la précédente.
J'ai peur d'un coup, très peur. J'ai mal,
si mal- et quand ça va être pire ? vais-je tenir ?
et si cet accouchement à la maison était une folie ? et si
toi tu craques Louis ?
Ton père me rassure, encore et si bien. « Tu es forte, tu
sais pourquoi nous avons fait ce choix, tu le veux si fort
»
Ses mots ne me quitteront plus, comme un écho dans mes
brouillards à venir-
Je perds la notion du temps, je ne pourrais plus
l'évaluer de la journée. Ni depuis
d'ailleurs-
Julie sonne à la porte, il est 12h30. Elle est souriante et
sereine, toute printanière dans sa jupe à fleurs. Elle veut
que je sorte du bain pour m'examiner. Le moment
redouté arrive : le travail avance-t-il bien ? J'ai
tant craint ce premier examen-
Je m'allonge sur le canapé, ferme les yeux et me
surprend à prier je ne sais qui- « C'est super
Stef, ton col est ouvert à 5-6, tu gères très bien ».
Première étape, première joie. Je sais que j'ai fait
le plus long du travail, reste le plus dur-
Je retourne dans mon bain, seule l'eau presque
bouillante soulage la douleur des contractions. Ton père et
Julie me secondent à mon rythme, si respectueux, si
intuitifs de mes besoins. Julie est aux commandes de la
machine, je ne connecte que pour écouter ses directives et
ses conseils, pour lire dans ses yeux de professionnelle
comment se passe le voyage. Ton père est la charnière,
l'élément tempérant. C'est lui qui soulage mes
contractions par l'eau, lui qui éponge mon front
trempé. Lui surtout qui encaisse mes élans de femelle en
souffrance- je ne suis plus moi, je ne suis que ta
génitrice qui lutte pour que tu naisses.
Le temps passe à un rythme incroyable, je suis entre deux
mondes. J'ai mal, j'ai peur. Mais je suis si
excitée, tant en chemin vers toi que plus rien ne compte.
L'odeur de ton père se mêle à celle de l'eau
qui fume presque. Le thé aussi, Earl Grey si familier.
Nouvel examen de Julie, dans l'eau. 7-8 de dilation.
Je suis reboostée.
Je sors de l'eau sur ses conseils pour faire
progresser le travail et ouvrir mon bassin. Je
m'installe sur le fauteuil d'accouchement, puis
le ballon. Je souffre horriblement. Je perds pied par
moments, mais une rage violente sort de moi pour me
remettre sur les rails-
La dilatation complète est vite là, mais un morceau de col
résiste et ta tête est si grosse mon Louis que tu ne peux
te frayer un passage.
Commence un long travail fait de douleur et de patience,
pour que tu puisses passer. Millimètre par millimètre,
contraction après contraction, nous avançons tous les
quatre vers la délivrance de ta naissance. Julie
m'aide de ses mains expertes, ton papa est moulé à
moi, il me sert d'appui sur le canapé. Je lui broie
le dos, les mains et les pieds, mais pas une fois il ne se
plaint, il n'est qu'énergie et
conviction-
Crainte aussi. Comme moi quand Julie explique la situation
: tu te fatigues mon Louis, il faut surveiller ton
cOEur au monitoring et me mettre le masque à oxygène
entre chaque contraction. Ce n'est pas grave, ton
cOEur est tout de même à 120 battements, mais il faut
rester vigilant. Et surtout faire avancer le travail, pour
qu'enfin tu sois délivré de ton étau.
Alors nous oublions notre angoisse et nous remettons en
travail.
Une étrange musique résonne alors, mes cris mêlés aux
consignes de Julie, aux encouragements de ton père et aux
bruits de ton cOEur à travers la machine. Tu ne passes
toujours pas (nous découvrirons après que ton périmètre
crânien mesure 37 centimètres, c'est énorme mon Louis
pour mon corps novice) mais tu résistes, ton cOEur
repart dans de meilleures moyennes, tu sais déjà comment
nous aider.
Julie propose une épisiotomie pour me faciliter la tâche,
je hurle mon refus. On ne me touchera pas, et toi non plus
! Elle me masse à l'huile d'amande douce, je
suis soulagée et m'ouvre encore-
« Je vois sa tête, il a beaucoup de cheveux ! »
Maintenant, plus rien ne nous arrêtera. Même la frustration
de voir que la progression est encore si lente. J'ai
mal à en pleurer, mal à en devenir folle. Je ne suis que
sueur et cris, mon périnée brûle mais tu arrives et nous
suivons, braves soldats, le rythme que tu nous imposes pour
de longs moments encore-
Mes cris doivent faire trembler les murs, je m'en
fous- « Louiiiiiiis ! »
Et soudain une sensation inédite, une vie enfin entre mes
jambes prend forme, je te sens arriver. Encore quelques
efforts et ta tête vient se lover au bord de mes lèvres en
feu.
Je reprends mon souffle, l'envie de pousser se calme,
comme pour que nous puissions savourer ce moment-
Et puis tu passes- Ta tête est là, si grosse, si
luisante.
Tu n'es pas encore sorti complètement que déjà tu
cries fort- Je suis rassurée.
Il est 19h40.
Julie sort ton corps glissant et chaud pour venir te poser
sur moi. Ton père dans mon dos éclate en sanglots. Je
cherche dans tes yeux déjà ouverts la certitude que tu vas
bien.
Nous passons un grand moment serrés tous les trois,
tremblants de la même émotion intraduisible tellement elle
est unique, magique- Ton cordon nous donne le tempo,
j'ai l'impression que nos cOEurs sont à
l'unisson, sous le regard attentif de Julie, et son
sourire épuisé-
Je ne suis plus la même, définitivement. Je le sais déjà.
J'avais dit que je craignais de ne pas savoir
t'aimer béatement dès ta première seconde de vie. Je
me rend compte qu'il ne s'agit plus
d'amour, mais d'un lien charnel si puissant que
le reste est accessoire.
Ton père est lui aussi un autre soudain, sa voix me paraît
différente. Aujourd'hui encore
d'ailleurs-
Julie, délicate marraine, s'occupe de tout sans que
je ne réalise.
Test d'Apgar pour toi (9/10 à une minute et 10/10 à 5
minutes, tu es un chef mon prince !) et mauvaise nouvelle
pour moi : je suis déchirée, il faudra me recoudre. Je
savais que ça allait arriver, Julie avait préparé son
matériel et m'avait avertie-
Je m'en fiche, tu es là-
Quelques minutes plus tard, la délivrance se fait,
surprenante. Un dernier soubresaut de vie en moi, violent
et inattendu. Une sensation de vide et de plein à la
fois-
Pendant que Julie s'occupe de mes soins, tu découvres
les bras de ton père, qui lui te fixe comme halluciné. Il
te serre dans ses bras avec une aisance qui me fait tout
oublier. Tu ne cries pas, tu découvres ton univers
doucement-
Après une douche, je m'installe dans le lit, et tous
les trois, comme un soir de Nöel, nous te découvrons et
prenons tes mesures : 53 centimètres, 37 centimètres de
périmètre crânien. Pour le poids, Julie utilise son
pèse-bébé en tissu Liberty, tellement plus cocoon
qu'un pèse-bébé glacé- Tu ne dis toujours
rien, ton pied pendouille du tissu, instant de grâce. 3
kilos 750, tu as bien profité de mes orgies de fromage !
Puis tu viens contre mon sein, tu cherches ma chaleur et
mon odeur-
Pendant que Julie examine ton placenta dans l'autre
pièce, ton père m'offre le cadeau dont je rêvais :
une bouteille du meilleur des Cognac.
J'ai besoin d'un peu de repos, et toi aussi.
Julie et ton père vont manger un morceau dans la cuisine et
surtout trinquer à ta naissance pour oublier leurs efforts.
Ils nous rejoignent avec un plateau repas, et après
quelques derniers conseils et un câlin, Julie rentre chez
elle.
Elle passera demain matin, ainsi que tous les autres
depuis, s'assurer que nous allons bien.
Restés seuls tous les trois, nous nous découvrons, nous
reniflons et tombons de sommeil, toi lové entre nous, au
chaud de notre lit...
Notre nouvelle vie commence...