La
naissance d'Oscar, par Sandrine
Le
lundi 26 mai 2003, je me réveille d'humeur maussade.
Aujourd'hui, j'ai dépassé de 3 jours mon terme,
et une fois de plus la nuit s'est passée sans une
contraction ni une hypothétique perte des eaux. Cette fois
c'est sûr, je n'accoucherai jamais.
Mais il faut se lever et continuer. D'autant plus que
j'ai rendez-vous avec ma sage-femme, celle qui va
m'accoucher en maison de naissance, pour un
monitoring de contrôle. Tu as l'air bien dans mon
ventre, petit bébé, mais il s'agit de s'assurer
que tu vas bien !
Nous partons déposer ta grande soeur Eva chez sa
nounou, puis en route pour le rendez-vous. Dans la voiture,
je pleure en silence tellement je suis à bout et que cet
accouchement tant espéré me paraît de plus en plus
improbable. Il n'y a aucune logique là-dedans, mais
tout le monde sait que les femmes enceintes sont un peu
bizarres...
Bref, nous arrivons et E. la sage-femme nous accueille.
Elle pose le monitoring, on discute, tout va bien. Elle me
propose un toucher, histoire de voir si les choses ont
bougé. Bilan : col fermé mais souple à
l'extérieur, et toi qui n'est pas encore
descendu. Super...
Voyant mon désespoir, elle me propose des solutions
naturelles pour déclencher l'accouchement. J'ai
trois choses à tester, la première étant une dose
d'homéopathie d'un remède connu pour faire
partie des grands déclencheurs. Mon moral est un peu
regonflé et on part direction la pharmacie. Ton papa décide
de prendre congé, vu qu'on va tenter de te faire
venir. Il a bien fait...
J'avale ma dose homéophatique. Il est 11h05. A 11h10,
première contraction. 11h15, deuxième contraction. Elles ne
s'arrêteront plus. Ce n'est pas encore à
proprement parler douloureux, mais bel et bien des
contractions de travail.
On rentre quand même à la maison où je prépare le
repas : un bOEuf au curry rouge, je ne
l'oublierai jamais ! Les contractions
continuent, aussi régulières qu'un métronome. Toutes
les 5 minutes, durant une trentaine de secondes. Mais je ne
m'affole pas, j'ai tellement peur d'avoir
une fausse joie!
Vers 13h00, je dis à Ian qu'on va quand même les
chronométrer. Je lui signale chaque contraction et il note
l'heure. A un moment il me dit 'euh,
c'est plutôt toutes les 2-3 minutes tu
sais ?' Je vais aux toilettes et je constate des
pertes sanginolentes. Je me décide donc à appeler E., mais
j'ai son répondeur. Je lui dis que je crois perdre le
bouchon muqueux, mais rien de précis encore. L'heure
tourne, la douleur s'amplifie légérement. Je la
rappelle à 14h20, et cette fois je l'ai au bout du
fil. On convient de se rappeler d'ici une heure ou
deux et faire le point.
Vers 15h00, le point est clair ! Là je ne rigole plus,
je suis bel et bien en sérieux travail. Ian la rappelle, me
la passe. Cette fois on y va. L'aventure nous
attend...
Nous partons en voiture. Les soubresauts de la route
pendant les contractions, c'est une horreur ! A
chaque contraction, je respire longuement. Ian me parle, je
ne l'entend pas. Je suis toute à mes sensations.
A 16h00, nous arrivons à la maison de naissance, cet
endroit tellement joli, tellement plus accueillant que
l'hôpital où je me suis juré ne jamais remettre les
pieds.Voilà des mois maintenant que je me vois arriver ici
pour accoucher. Et ça y est, c'est enfin notre
tour ! Il faut imaginer une maison villageoise, toute
de pierres et de bois : au rez, la salle de
consultation et de cours, à l'étage la maison de
naissance proprement dite. Nous sommes accueillis par A.,
la sage-femme stagiaire. Elle nous ouvre la maison. Une
petite main a déjà allumé des bougies dans la salle de bain
où se trouve la grande baignoire ronde, du Bach joue en
musique de fond, une odeur de lavande flotte dans
l'air... L'atmosphère est très harmonieuse
et empreinte de douceur.
A. me coule un bain parfumé d'huiles essentielles.
Pendant que je me déshabille, E. arrive. E. que j'ai
vu des dizaines de fois pour les consultations ou pour
prendre ma tension qui nous a un peu inquiété à un moment.
E., sage-femme extraordinaire qui a pris tant
d'importance pour moi, qui est devenu ma bouée, mon
repère dans cette décision d'accoucher là.
Elle me propose un toucher pour voir où j'en suis. 3
cm ! Ça me déprime, je pensais plus. J'apprend
aussi que l'envie de vomir correspond à 3 cm. Envie
que j'ai eue juste avant d'arriver.
Bref, je me plonge dans le baignoire, dans la salle de bain
éclairée à la seule lueur des bougies. Vais-je accoucher
dans l'eau ? Je ne sais pas encore.
L'eau est très chaude, c'est agréable. Mais
bientôt la prochaine contraction arrive et je grimace de
douleur. E. se met à mon côté et me parle doucement. Elle
me dit de respirer, de laisser aller chaque partie de mon
corps, depuis le front. Je souffle doucement. Mais la
contraction est nettement plus puissante que les
précédentes ! Elle s'arrête, j'apprécie le
répit. Puis une autre arrive, très forte elle aussi. E.
toujours à côté de moi me redit la même chose. Laisser
comme une couverture de détente glisser sur moi, respirer
doucement. A la troisième contraction, je suis seule dans
le bain. Les deux sage-femmes doivent quand même préparer
un certain matériel pour l'accouchement.
Là encore, j'arrive à maîtriser la chose, mais
c'est dur, très dur. Quel self-control cela
demande-t-il ! Je pensais que le bain chaud atténuait
les douleurs, et c'est le contraire qui se passe. Je
comprendrai plus tard pourquoi.
A la quatrième contraction, encore plus intense, je ne peux
plus. J'émerge du bain comme un cachalot en criant
'j'ai mal'. C'est probablement à ce
moment-là que j'ai perdu les eaux.
Je vais sur les toilettes, impression d'envie
pressante, mais non. Je vais dans la pièce principale en
titubant. Quelqu'un m'enfile un peignoir. Là E.
me propose de m'installer sur un tabouret
d'accouchement, elle va regarder où en est la
dilatation. Je m'assieds tout en m'accrochant à
une corde pendue au plafond. Ça, ça soulage ! Bref.
Voilà pourquoi j'avais si mal dans l'eau :
en 4 ou 5 contractions, je suis passée de 3 à 9 cm !
L'eau chaude, par la détente qu'elle procure,
est un vrai booster de dilatation.
Bref. Il manque donc 1 cm, mais c'est tellement
souple que je peux commencer à pousser gentiment. Là je me
lève, toujours accrochée à cette corde. Quel soulagement de
se suspendre. En maintenant la tension dans les bras, ça
permet de libérer le bas du corps.
Mais là E. voit que le liquide est légèrement teinté, elle
grimace. C'est le signe que tu stresses, mon petit
bébé. Il paraît que c'est souvent le cas dans les
dépassement de terme. Elle me demande de m'allonger
sur le lit pour mieux m'examiner. Mais très vite je
me sens mal allongée, une force plus puissante que moi me
commande de me lever. Sur le lit, je me suspend à nouveau à
la corde, Ian me soutient par derrière.
A ce moment là, je suis prise dans un violent tourbillon de
sensations, sensation unique et irresistible qu'est
l'envie de pousser. Ce que je fais, dans un cri
primitif. Là je te sens nettement descendre en moi, je sens
mes entrailles qui s'ouvrent sur ton passage. Un
court répit, puis à nouveau je crie, d'un cri venu du
fond des âges, je ne suis plus moi-même. J'ai
l'étrange impression d'être tout à la fois
actrice et spectatrice de cette naissance. Il y a le moi
social qui observe cet autre moi, totalement primitif,
cette femme échevelée dans cet acte millénaire :
mettre un enfant au monde.
Je pousse donc à nouveau, très fort et tu poursuis et
termine ta descente. E. t'attrape, je te sens glisser
entre mes cuisses. Il est 16h48. Mon tout petit garçon, tu
es né. Ton papa et moi basculons en arrière sur le lit, et
te voilà sur mon ventre, petit Oscar. En quelques instants,
je suis passée de l'effort, des cris, de la
souffrance à la béatitude la plus totale, au pur bonheur de
découvrir son enfant. Tu es tellement beau.
L'expulsion aura duré 3 minutes et deux poussées.
J'ai accouché debout, dans les bras de ton papa. En
bref, j'ai eu l'accouchement dont je rêvais et
je te remercie pour ça, car cet acte se fait à deux.
Tu as maintenant 10 jours : 10 jours de bonheur malgré
les nuits courtes, 10 jours que je ne peux me rassasier de
la vue de ton petit visage. Quel bonheur d'être
maman !